BORDJ EL WEB - Vous êtes chez vous

LE CARREFOUR DES CAVALIERS
 
PortailPortail  AccueilAccueil  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 Slimane BENAISSA

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Admin
Admin
avatar

Nombre de messages : 574
Localisation : Bordj
Date d'inscription : 03/06/2007

MessageSujet: Slimane BENAISSA   Lun 24 Mai - 7:01

Slimane BENAISSA ET SES ŒUVRES

Par CHERFA Halim

Slimane Benaïssa, auteur, acteur, metteur en scène et romancier, est né à Guelma dans l’Est algérien, en 1943. Issu de Parents "analphabètes intelligents, dit-il. Ceux qui savent ce qu'ils ignorent et qui souffrent de cette ignorance" Du coup, les cinq frères et sœurs fréquentent «toutes les écoles possibles». Slimane Benaïssa écrit des poèmes. Une troupe de comédiens lui commande un texte. Il découvre alors un genre «très efficace», qui s'imposera à lui comme une évidence. «Quand un peuple ne sait ni lire ni écrire, il faut lui parler.» Trois en un !!

D’une voix émue, il rappellera qu’il a grandi entre la médersa et l’école. Alex et Bernard, deux Français de la ville, étaient ses copains de jeu, et tous deux appartenaient à deux religions différentes, à savoir le christianisme et le judaïsme. Ces trois copains, unis par les trois religions monothéistes, passeront des moments de grande complicité comme le font si bien des adolescents.

Après des études techniques à Annaba, Slimane Benaïssa décroche une licence en mathématiques. Le service national accompli à Cherche et à sa sortie, il constata que l’écriture et le théâtre sont sa raison d’être.

Des enfants, il en a trois, deux garçons et une fille. Ils sont déjà grands. Peut-être leur joue-t-il aussi les travers de l'Algérie actuelle, qui «carnavalise sa vie sociale et se bazardise au nom de la liberté».

Après avoir adapté des œuvres de Kateb Yacine, après avoir écrit ses premières pièces, en 1967, il créé Boualem Zid el goudem qui avait connu, à son époque, un grand succès et traversera les âges. En 1978, il crée le groupe Aminés et met en scène Babour ghraq, soit un autre succès puisque la pièce sera jouée plus de 500 fois pendant 6 ans avec toujours le même engouement et surtout la même passion.

De formation bilingue (une licence de mathématiques en français et une licence de littérature classique en arabe), il prend la direction du théâtre régional d’Annaba en 1977 puis devient responsable des théâtres au ministère de l’Information et de la Culture en 1979. Sa démission, la même année, le conduit à fonder la première compagnie de théâtre indépendante en Algérie.

Tourné vers le monde des planches dès son jeune âge. Sa production théâtrale fait partie intégrante de l’histoire du théâtre algérien qui retient, entre autres, de ses pièces, Boualam zid el gouddem, Youm el djemaâ, El mahgour, Rak Khouya ouna chkoun.

Après 20 ans d’activité théâtrale, des menaces de mort le poussent à s’exiler en France en février 1993, où il tente une nouvelle expérience : monter des pièces de théâtre, mais cette fois en français. Opération réussie puisqu’à ce jour Prophètes sans Dieu a été donnée plus de 300 fois un peu partout en France et dans le monde.

En 1993, Slimane Benaïssa prend l’avion pour une résidence d’écriture en France.

Comme tout exilé, dès son arrivée sur cette terre d’accueil, plusieurs questions se posaient à lui : comment réussir dans un pays qui n’est pas le sien ? Quel théâtre pouvait le satisfaire ? Comment se convertir sans se travestir ? Comment réussir ? Selon lui, il fallait se reconstruire et faire exister l’homme de théâtre qu’il était. Il a mis deux ans pour se retrouver et reprendre «la maladie de l’écriture». S’il a attendu autant de temps, c’est pour ne pas entacher ses écrits d’amertume et de tristesse. En dépit de son exil, l’Algérie continue de le hanter au plus profond de lui-même.

"Je refuse que l’exil qui ne dure qu’un temps de voyage, soit mon lieu d’écriture. J’ai essayé de plonger dans la nouvelle société pour mieux la refléter. J’ai trouvé que l’histoire est le plus important point commun avec ma société d’origine" confie-t-il.

De cette nouvelle expérience est née une trilogie : histoire, mémoire et religion. L’histoire et la mémoire, il les évoquera dans Mémoire en dérive et la religion dans Prophète sans Dieu. L’exil, dit-il, est une école des dépassements de soi. On sort de l’exil patriotique pour entrer dans un exil aérien.

Il ne reviendra au pays que dix ans plus tard. L’expérience, dit-il, acquise en Algérie, «m’a incité à mettre à l’épreuve mes capacités en dehors de mon cadre habituel. Il était évident que je devais me confondre et revenir avec une expérience ». Il rajoutait,

"De toutes les manières, dit-il, l’expérience acquise en Algérie m’aurait tôt ou tard amené à aller tester ailleurs ce que je savais déjà. Je voulais confronter mon expérience dans un espace que je ne connaissais pas. L’Algérien est voyageur. Il n’y a rien d’étonnant à cela".

Sa Bibliographie

Théâtre

Slimane Benaïssa crée en 1978 la première compagnie indépendante de théâtre en Algérie qui totalisera en Algérie et à l’étranger 1200 représentations.

Après 20 ans d’activité théâtrale en Algérie, Slimane Benaïssa est obligé de s’exiler en France en février 1993.

- Au-delà du voile (éditions Lansman, 1992), mise en scène en 1992. Tournée en France et en Belgique (42 représentations) ;

- Le conseil de discipline (éditions Lansman, 1993), mise en scène par Jean-Claude Idée en septembre 1993. 24 représentations en Belgique et 53 en France ;

Marianne et le marabout (1995) ;

- Un homme ordinaire pour quatre femmes particulières (1995) ;

- Les fils de l’amertume, créée pour le festival d’Avignon en 1996 par la compagnie GRAT de Jean-Louis Hourdin, mise en scène par Slimane Benaïssa et J.L Hourdin (110 représentations), traduite en turc par Sapur Babur et en arabe algérien par S. Benaïssa;

- La spirale de l’anneau, créée en décembre 1997 à partir de la fable des Trois anneaux du Décaméron de Boccace;

- Prophètes sans dieu, écrit et réalisée en octobre 1998 (plus de 380 représentations en France, en Belgique, au Canada et en Suisse ;

- L’avenir oublié, écrite avec André Chouraqui en 1998-1999 ;

- Mémoires à la dérive, créée le 19 mars 2001 à Douai, festival des Météores ;

- Les Confessions d’un musulman de mauvaise foi, créée en novembre 2004 ;

- Histoires simples d’ici et d’ailleurs, spectacle musico-théâtral.

Romans

- Les fils de l’amertume, éditions Plon (septembre 1999) ;

- Le silence de la falaise, éditions Pon (septembre 2001) ;

- La dernière nuit d’un damné, éditions Plon (mars 2003), traduit en américain ;

- Les colères du silence, éditions Plon.

Cinéma

- Ecriture de Boualem zid el goudem, sélectionnée à la Mostra de Venise "Prima œuvre" en 1980 ;

- Participation à l’écriture de Vent de sable de ddddddddddd Lakhdar Hamina en 1978 ;

- Le mariage de Youcef, de Mefti, en 1979 ;

- Il était une fois la guerre (coproduction algéro-française) de Ahmed Rachedi et Maurice Vailvic en 1980.

- Intervenant sur les scenarii Le harem de madame Osmane, de Nadir Moknèche (1999) ;

- Le neuvième mois, de Ali Nassar (Palestine-France), en 2000 ;

- Viva l’Aldjérie, de Nadir Moknèche, 2002.

Slimane Benaïssa a également publié des articles, encadré des stages de théâtre et enseigné en qualité de professeur associé de 1995 à 1997 à la Faculté des lettres de l’université de Limoges.

Nomination et Prix littéraires

- Docteur honoris causa de l’Inalco - Sorbonne en 2005 ;

- Nommé membre du Haut-Conseil de la francophonie par le président Jacques Chirac en 2000 ;

- Lauréat du prix Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) des auteurs francophones en 1993.

S. BENAISSA, un Homme du peuple Algérien

Un Homme du Peuple

En Algérie, Slimane Benaïssa, ancien collaborateur du dramaturge et romancier Kateb Yacine, notamment pour les pièces la Poudre d’intelligence, ddddddddddd prends ta valise, Palestine trahie, le Roi de l’ouest et la Guerre de mille ans, Boualem zid el-goudam... a été le premier à transposer à la scène l'arabe dialectal, l'arabe de la rue. Ce "métis culturel" maîtrise aussi bien l'arabe que le kabyle et le français: "J'entends mon peuple dans toutes ses langues."

Pour que ses pièces soient bien comprises, Slimane Benaïssa a opté pour la langue dialectale, plus à même de faire passer le message. Sa pièce clé reste Babor ghraq (Le bateau fait naufrage), dont la fameuse tirade Djedi (mon grand père) de la pièce a été reprise sur Internet. Il dit que tout sera entrepris pour la remettre sur les planches dans certaines villes d’Algérie.

Cette pièce qui porte plus d’une symbolique a souvent été redemandée par le public. Lors des émeutes d'octobre 1988, qui menèrent à l'instauration du multipartisme, les jeunes qui manifestaient dans les rues firent un slogan du titre d'une de ses pièces, qui avait connu un grand succès peu de temps auparavant: "Le bateau coule!", clamaient-ils... Le parti de Slimane Benaïssa est définitivement celui du peuple, ce peuple trahi par certains de ses élites, qui lui ont confisqué sa victoire et tronqué son histoire.

Il explique: "L'ancestralité est l'ensemble de valeurs communes à tout un peuple, et à partir desquelles l'idée de nation algérienne s'est construite. A l'indépendance, cette ancestralité a été confisquée par les maquisards, qui se sont affirmés comme les pères de la nation algérienne, et comme ses ancêtres, vengeurs du passé, victorieux du présent, et bâtisseurs de l'avenir du pays, faisant du FLN (Front de libération national) le parti de l'ancestralité, et son garant.

A partir de ce moment, on ne pouvait plus choisir les dirigeants puisque l'Histoire les avait choisis. On ne pouvait plus les discuter, car on ne discuterait plus les hommes politiques mais l'algérianité même. On ne pouvait se référer qu'à une mémoire décidée par eux, et qui occultait tout ce qui pouvait les relativiser par rapport à l'histoire du peuple. Ainsi, l'assertion de l'école coloniale, "Nos ancêtres les Gaulois", a été remplacée à l'école par "Nos ancêtres les maquisards". Autant la première ne nous correspondait en rien, autant la légitimité et l'espoir mis en la deuxième ont fini par ne plus correspondre eux non plus à rien. Une troisième assertion est alors née: "Notre unique ancestralité est en Dieu".

Sans l’histoire réelle de nos ancêtres, « On ne peut pas faire évoluer un pays à partir de la religion. La dimension nationale, culturelle, d’un peuple se trouve dans des mythes, ceux de l’ancestralité, ceux que Kateb Yacine a créés par nécessité pour la guerre de libération. » L’idée d’ancêtre « était nécessaire pour convaincre qu’il existait une nation algérienne capable de conquérir son indépendance. Toutes ces valeurs ont structuré la société algérienne afin qu’elle mène le combat libérateur".

Mais, malheureusement, « il se trouve que les maquisards arrivés au pouvoir à partir de 1962 ont confisqué cette ancestralité en affirmant : « Nous sommes les ancêtres du passé, nous sommes les vainqueurs d’aujourd’hui et nous somme vos ancêtres de l’avenir. » Et au fil des ans, cet Etat « s’est corrompu. L’idée même d’ancêtre est devenue, chez les jeunes, une idée d’ancêtres corrompus. Ils ne pouvaient donc pas faire confiance à cet ancêtre-là ». « Et cette rupture a ramené à Dieu-ancêtre. On leur a alors dit : Tu n’as d’ancêtre que Dieu, de mémoire que le Coran, de frère que le musulman".

Nous sommes des démocrates naissants. Nous sommes le premier couple autonome par rapport à la vie patriarcale. Nous allions vers autre chose et essayions d’inventer cette citoyenneté de tous les jours et ce nouveau regard sur la femme, sur l’épouse, nos nouvelles relations avec l’enfant, avec les parents. Et pendant que nous étions en train d’inventer cet espace de citoyenneté, sur lequel peut réellement reposer une démocratie, dans cette fragilité, nous nous sommes retrouvés brutalement face à des gens qui, eux, avaient un livre, écrit déjà depuis quatorze siècles. Ils ont mis l’arme dessus, ils ont dit : tout est là dedans et on va l’appliquer et ça ne se discute pas".

"Farid l’enfant d’octobre 88, c’est le triste sort de l’Algérie. Ces maquisards au pouvoir nous ont dit : « Fermez votre gueule, vous n’avez rien compris de ce pays. » Et voila ce qu’ils ont créé : des Farid. Ce n’est pas un assassin de naissance. On l’a fabriqué en en faisant une matière manipulable par les terroristes. Il est le pur produit de l’indépendance, avec toutes ses carences, l’économie, l’enseignement, la langue, le ghetto dans lequel il a été parqué".

Un pays ne peut s’édifier « qu’avec des femmes, des hommes, des démocrates qui ont pris conscience l’un de l’autre, dans leur différence, dans leurs droits et dans leur égalité en tant qu’être humain".

Dans la peau des femmes

Slimane Benaïssa sait se glisser dans la peau de tous ses protagonistes, et en particulier dans la peau des femmes, qu'il comprend et défend avec une sensibilité étonnante. Il est un porte-parole admirable des femmes de son pays, de leur difficulté à exister au milieu des multiples pièges que leur tendent la tradition, le machisme ordinaire, l'intégrisme. Ses pièces rendent hommage à l'exigence, à la rage de vivre de ces femmes niées, sacrifiées, plus ou moins subtilement opprimées.

Dans Les Fils de l'amertume, Slimane Benaïssa nous rappelle les paroles de Hassina, femme de Youcef le journaliste et militante féministe: "C'est la manière avec laquelle il m'a dit "Je t'aime" que j'ai répondu "Moi aussi".

Car dans mon jeune âge, on m'a appris à aimer la terre, la patrie, la cuisine, les tâches domestiques... Mais personne ne m'a jamais appris à aimer un homme. Alors, j'essaie d'apprendre seule... Je ne comprends pas que cela me dépasse autant. Sans les hommes, je ne peux rien. Avec eux, je peux peu de choses. Je veux reconstituer en moi la force d'aimer, parce que je suis femme. Ils ont brisé l'amour en moi, et sans amour je ne suis ni mère, ni femme, ni être humain. On nous respecte en tant que mère parce qu'on n'est plus femme. C'est en tant que femme que je veux être respectée

A l'époque des conflits et guerre civile

Slimane Benaïssa était conscient des risques innombrables qu'il prenait en écrivant sur le présent de ces évènements. "Mais le risque le plus terrible est de se taire. Je pense que le théâtre se doit d'être à l'heure avec le conflit. Il doit en être contemporain. Il s'agit de ne pas passer au-dessus de la tête des gens, ni sous leurs pieds, mais au niveau de leur cœur et de leur esprit. Ce n'est pas là faire preuve de démagogie: c'est accepter le public tel qu'il est. Car on ne le choisit pas. Si on choisissait son public, je dirais sans doute autre chose".

Durant son exil en France, il avait appris à se libérer du poids des amis morts: il se sentait désormais une responsabilité qui menaçait de paralyser son écriture en augmentant l'enjeu attaché à son travail - car il ne peut s'agir seulement d'analyse politique: en cinq, six ans de guerre civile, Slimane Benaïssa a perdu trente copains. "Une vingtaine d'intimes, c'est-à-dire des gens qui poussaient ma porte quand ça leur chantait, et une dizaine de relations intéressantes, de gens dont j'appréciais leur travail." En ouverture des Fils de l'amertume, il a écrit: "Cet ouvrage est un hommage à tous les intellectuels et amis assassinés en Algérie. S'il ne leur redonne pas la vie, il se veut en tout cas dans la continuité de leurs espoirs. C'est mon unique manière de faire de mon impuissance face à l'Histoire une puissance pour l'Histoire".

Dans Les Fils de l'amertume, le dramaturge a voulu montrer comment on en avait pu en arriver au premier assassinat d'un intellectuel en Algérie. Il fait entendre les voix de toutes les parties: les hommes, les femmes, les mères, les jeunes, les anciens, les démocrates, les intégristes... "J'estime qu'il faut que la chose et son contraire, au théâtre, existent intégralement. Je n'aime pas manipuler les personnages, les idées des personnages. Je n'ai pas voulu ma parole consensuelle, je l'ai voulue plurielle. Le rôle du théâtre est de situer le conflit le plus justement possible au sein de la société".

Dieu aime l’intelligence et le savoir

"Quand je parle de l’intégrisme, je ne le spécifie pas comme musulman, je fais référence à une violence qui a trouvé comme contenu l’Islam. Cela ne veut pas dire que l’Islam est violent.

Nous sommes une génération qui, brutalement, a été mise face à la responsabilité d’une religion. Il fallait prendre position, et dire d’abord que l’Islam de manière abstraite n’existe pas ; l’Islam n’existe qu’à travers des musulmans. Déposé en Coran dans une bibliothèque, l’Islam ne fait de mal à personne, pris en charge par des musulmans, il peut faire beaucoup de bien, comme il peut faire beaucoup de mal. En tant que musulman je pose la question légitime : qu’est-ce que j’ai envie de faire de cet Islam. Quand je pose la question, je me dis qu’est-ce que j’ai envie de faire de mon histoire.

Je crois que les intégristes prennent le problème à l’envers, le problème n’est pas de faire de l’Islam un projet envers et contre l’histoire, c’est de savoir, et c’est notre responsabilité même de musulmans, ce qu’on doit faire sur terre pour mériter la place du jugement dernier. C’est cela le libre choix. Dieu aime l’intelligence et le savoir et ne nous aime que dans le savoir".

Exilé d’une utopie

L’exil, "c’est d’abord la douleur d’être arraché comme une dent, et en même temps on est la dent, la mâchoire et le dentiste. On a un niveau de conscience sur ce qui nous arrive qui fait qu’on ne vit pas comme des dupes. Ce n’est pas n’importe quel infirmier qui va apaiser la blessure. Il faut réfléchir avec cette douleur-là. L’exil m’a appris à aiguiser ma lucidité, tous les jours, et être lucide, c’est être objectif ; il n’y a plus de magie pour se rassurer ; il n’y a plus de faux arguments subjectifs pour se donner de l’importance. Tout devient implacable. C’est une remise en cause permanente. Quand j’étais en Algérie, même quand j’avançais à 50%, c’est le courant qui me poussait ; en France, j’étais à contrecourant, et quand on est à contrecourant, la force du contrecourant devient plus forte. Plus on avance et plus cela devient dur, plus le courant devient implacable.

L’exil, il faut le concevoir comme un voyage. Il faut qu’il reste un voyage. A la seule différence, le voyage, c’est nous qui décidons, ce qui n’est pas vraiment le cas pour l’exil. Le problème, ce n’est pas d’être exilé, c’est ce qu’on fait de son exil. Et si je parle beaucoup de l’exil, d’une certaine manière, ce n’est parce que j’en souffre, mais c’est parce que j’en ai fait mon affaire. Nous sommes une nouvelle catégorie de déplacement humain assez importante, notre exil est tout à fait original en soi. Des gens comme nous, qui avons vécu ce déchainement qu’a connu l’Algérie, nous ne pouvons qu’être exilés en Algérie d’une partie de nous-mêmes ; et en France, nous sommes exilés d’une autre partie de nous-mêmes. Comme je l’ai dit, lors d’une conférence sur l’exil que j’avais donnée au sénat, je suis un exilé d’une utopie qui serait la synthèse de valeurs françaises sur un territoire algérien. Et lorsque je pourrai faire la jonction entre l’espace de mon enfance et l’espace de ma pensée adulte, je dirai que j’ai échappé à l’exil".

En exil comment rester sur scène ?

En France, il lui fallait continuer à faire vivre l’homme de théâtre qu’il était. « Je suis un artiste, je tenais à l’être, et mon seul combat face à l’intégrisme, c’était de maintenir cet artiste vivant sur scène, envers et contre tout. Et cela, c’était un travail énorme, on ne s’en rend pas compte. Ce n’était pas convertir une monnaie, c’était nous convertir. Et comment se convertir sans se trahir ? Comment se convertir sans se travestir ? Comment se convertir et réussir ?"

Comme avait dit Kateb Yacine dans Les ancêtres redoublent de férocité : « Absent et présent, le mur est haut. Et à partir de là, on commence son chemin. On ne réussit pas par défaut. Ou par hasard. C’est vrai qu’il y avait au départ une solidarité d’accueil tout à fait honorable, qui nous a aidés, mais la solidarité s’use, le talent ne s’use pas. C’est sur le talent qu’il fallait miser".

Cela n’a pas été sans difficulté. Il fallait à l’homme de théâtre tout innover. "Je devais me mettre à la langue française après avoir passé une vingtaine d’années à travailler un théâtre dans l’arabe algérien, à faire du corps à corps avec cette langue, à la faire évoluer. La difficulté n’était pas la langue simplement, ce n’est pas parce que je suis de culture française que je connais la société française. Il fallait connaitre ceux avec qui j’allais parler pour qu’ils m’écoutent".

La préoccupation de Slimane Benaïssa était de parler "de l’intérieur de l’Algérie" au public français, de faire connaître au public français ce que vivait le public algérien, soit d’«essayer de mettre ces deux publics en communication directe. Pour se faire comprendre, il faut d’abord savoir ce qu’on veut dire exactement.

Comment le dire ? J’utilise un théâtre qui est axé sur un personnage central raconté. Comment ce personnage va se raconter ? Mille et une manières. D’abord j’utilise le (je) qui implique le personnage et qui m’implique en tant qu’auteur. Et je l’entoure de narrateurs ou d’acteurs qui vont l’aider à raconter son histoire".

Le but recherché par Slimane Benaïssa et l’exigence qui était la sienne visaient à "rejoindre l’universalité », « savoir ce qu’il y avait dans notre culture qui pouvait rejoindre l’universel".

L’histoire de son personnage central est liée à l’histoire de son pays, "les deux histoires se côtoient et avancent ensemble, emboîtées comme des poupées russes, la petite histoire de l’individu et la grande histoire de son pays. Ce sont ces allers-retours qui font qu’historicité sociale et histoire personnelle qui se tissent parfaitement. C’est cela l’universalité. L’œuvre a une portée universelle lorsqu’elle s’assure sur ces trois plans : l’histoire du pays, la sociologie culturelle et l’histoire de l’individu.

Pour moi, le théâtre est le lieu où je convoque l’histoire pour la juger. Les seuls jurés sont les spectateurs".

Le français en compétition avec les langues d’autres pays, c’est totalement dépassé. Une langue doit être considérée comme un héritage de notre histoire et c’est à nous et, uniquement à nous, de décider de ce qu’on veut faire de cet héritage.

Aucun citoyen de la planète ne peut aujourd’hui vivre dans le seul espace national. Ce n’est pas possible. Dans le monde des affaires, il est obligé de traiter avec les pays producteurs, dans l’enseignement, il a besoin d’échanges avec les enseignants des autres pays, et dans le monde de la culture, l’artiste a besoin d’apporter l’art de l’extérieur. Enfermer les gens dans les limites de leurs frontières relève, à mon sens, de l’injustice, d’autant qu’elle est en contradiction avec la mondialisation. Se donner le droit de prendre ce qu’il y à prendre chez nous et nous refuser de prendre ce qui nous est utile chez eux, n’est-ce pas cela l’injustice.

Le dramaturge algérien se dit aussi fier de recevoir cette distinction qui «est une vraie reconnaissance d’une grande valeur honorifique que m’accorde une institution aussi prestigieuse que la Sorbonne. Elle me touche profondément parce que j’ai toujours voulu rendre hommage à mes parents analphabètes, et au peuple algérien. Je la leur dois et elle les honore».

Le quatrième art vit une véritable crise en Algérie

Il y a deux situations où le théâtre est en difficulté. C’est quand la tragédie est dans la rue. Dans ce cas de figure, le théâtre ne peut plus l’exprimer. C’est ce qui nous est arrivé il y a dix ans, bien sûr il y a aussi le départ de ceux qui font cet art, et l’assassinat des autres.

Aujourd’hui qu’on appelle à la paix, il faut tout d’abord éteindre les feux du conflit, donc là aussi ça met mal à l’aise le théâtre. Parce que le théâtre vit par le conflit, il se nourrit du conflit. C’est-à-dire, cet art exprime les conflits internes à une société et il essaie de les éclairer. Donc je crois, comme il y a dix ans, la difficulté est passagère. La société algérienne est trop occupée à se construire elle-même. Une fois construite, on verra quels sont les véritables problèmes qui apparaissent. Mais je pense qu’aujourd’hui on ne peut pas analyser les problèmes du théâtre en Algérie. Il faut attendre que les choses soient plus claires pour se pencher sur la question.

La deuxième situation est l’absence de beaucoup d’auteurs qui ont de l’expérience. Certains ont disparu, d’autres ont été assassinés. Je crois que le théâtre algérien souffre énormément de ce côté-là, c’est-à-dire l’absence d’une écriture réelle. Ce sont des exemples tout à fait objectifs. Cependant, au-delà de ces raisons, il y a aussi une raison situationnelle, c’est-à-dire celle inhérente à la situation générale du pays. Ca a beaucoup influé sur le théâtre. Je vous cite un tout petit exemple. Même vivant en France, je suis quand même la télévision nationale, et je vois ce qu’on nous propose. A travers ces images, on remarque un changement social radical. Aujourd’hui, le personnage de l’affairiste est devenu un véritable personnage de la télé ; les magouilles entre les uns et les autres, c’est vraiment inquiétant.

On ne peut pas dire que ce n’est pas la réalité. Mais toutes les réalités ne correspondent pas au devenir d’un pays. Aujourd’hui, je pense qu’il faut restaurer l’image du père. C’est une référence importante...

Prêt à rentrer en Algérie

A condition de pouvoir travailler librement. «Je pense qu’il y a cette disponibilité aujourd’hui.» Et sur sa notoriété, "je ne suis pas exceptionnel, les gens me connaissent parce que je fais un métier public. Des Algériens comme moi, dans des domaines autres, à travers le monde, il en existe beaucoup. J’ai rencontré le plus grand chirurgien en esthétique, Zahar, il intervient sur trois continents dans la semaine.

Il vit à Paris. Il faut apprendre à maintenir le vivier algérien là où il vit pour qu’il continue à être puissant et performant, et en profiter

Slimane Benaïssa est persuadé qu’"avec tout ce qu’elle a reçu comme coups, l’Algérie ne peut qu’évoluer".
Revenir en haut Aller en bas
http://www.bordjmenaiel.com
 
Slimane BENAISSA
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [Op. Wiki] Slimane-Baptiste Berhoun (~Terminé !)
» Je me présente
» Soda
» mestirleaks.net
» AU NOM DE MA SOEUR de Nabela Benaïssa

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
BORDJ EL WEB - Vous êtes chez vous :: Arts et Culture :: Cinéma et théatre-
Sauter vers: